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Lettre ouverte aux journalistes du Monde détracteurs du nucléaire

par Professeur Jean-Claude Artus 13 Novembre 2016, 17:40 Nucléaire Technologie

Le nucléaire n’est pas affaire de conviction ni d’idéologie mais de science.

 

 

L'Article de "Le Monde"

Le Monde a publié récemment dans un hors-série un éditorial qui remettait en question la place du progrès technologique, évoquant en particulier  une « foi naïve » dans le progrès :

« Dire ce que l’homme a inventé, c’est donc dire l’homme. C’est raconter son aventure, de la pierre taillée à l’intelligence artificielle. C’est découvrir, parfois avec surprise, une chronologie largement ignorée. À côté de l’histoire politique, celle des empires, des guerres, des hommes d’action et de pouvoir, une autre histoire se dessine, peut-être plus déterminante. Des royaumes ont disparu, des cités sont tombées en poussière, mais l’humanité n’oubliera pas la maîtrise du feu ni l’usage de la roue. L’Histoire des inventions n’élude pas les questionnements. La foi naïve dans le progrès bute sur des expériences négatives : de la découverte de l’atome aux tragédies d’Hiroshima ou, plus récemment, de Fukushima, on a bien vu qu’il n’y avait qu’un pas. Le poids croissant de la technologie peut conduire à une forme de déshumanisation ou de dépossession de l’homme. Et l’accélération de l’innovation devient telle que l’on peut se demander s’il ne faudrait pas marquer une pause, si tant est que cela soit possible. D’un bout à l’autre, cette histoire est donc semée de questions ».

Le docteur Jean-Claude Artus, spécialiste de médecine nucléaire, a souhaité en retour formuler quelques réserves à cette prise de position du journal Le Monde et s’exprime dans une lettre ouverte adressée aux auteurs : J-P Denis, directeur de la rédaction de La Vie, et V. Giret, rédacteur en chef « développement éditorial » du Monde.

 

La réponse du Pr

Messieurs,

Tout d’abord toutes mes félicitations pour l’initiative de votre hors-série « L’Histoire des inventions ». Notre société a bien besoin de rétrospectives des inventions pour comprendre notre présent et ses acquis mais surtout, pour préparer l’avenir.

Il est sans nul doute très important de donner la parole aux historiens pour que du passé puissent poindre les perspectives de demain, mais alors pourquoi ne pas faire appel aussi à de plus nombreux scientifiques, spécialistes de ces découvertes, pour qu’ils en parlent, peut-être avec plus de pertinence, en particulier pour imaginer leurs applications futures.

Je ne peux vous cacher mon émoi après avoir lu ces quelques mots de votre « note de l’éditeur » qui donne le ton : « La foi naïve dans le progrès bute sur des expériences négatives : de la découverte de l’atome aux tragédies d’Hiroshima ou, plus récemment, de Fukushima, on a bien vu qu’il n’y avait qu’un pas. »

Il est ici patent que ce choix de la contrepartie négative des découvertes est de parti-pris ; il n’est pas raisonnable, ni exemplaire d’autant qu’il est parfaitement faux. Le nucléaire n’est pas affaire de convictions, ni d’idéologie mais bien de science et de risques pour la santé. Il est déconcertant que des responsables d’édition qui, par définition, ont tous les moyens d’accès à l’information, fût-elle scientifique ou médicale, n’arrivent pas à s’extraire de leur opinion, de leur conviction.

En effet, vous pourriez vérifier, par exemple, que les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki sont malheureusement comparables (même s’il y a eu plus de victimes) à celui, pendant plusieurs jours, qui réduisit la ville de Dresde en poussière. Pour autant des historiens pourraient vous confirmer que ces actes de guerre, atroces, ont largement participé à la fin de ce deuxième conflit mondial dont le bilan est de 60 à 80 millions de morts, plusieurs millions de blessés, 30 millions d’Européens déplacés.

Et si le tsunami ayant ravagé le Japon a fait plus de 18 000 morts, la mise à mal des réacteurs nucléaires de Fukushima n’a pas fait un seul mort dû aux radiations. La mise en sécurité de cette catastrophe nucléaire coûtera de l’ordre de 15 milliards $ à comparer aux 250 pour l’ensemble des dégâts dus à la catastrophe naturelle. Certes une dizaine d’intervenants ont été exposés à des doses qui indéniablement pourraient être à l’origine de cancers mais, plus rassurantes, les doses reçues par le public n’entraîneront pas d’excès de cancer de la thyroïde. Les spécialistes pourraient longuement vous argumenter cette heureuse prédiction. Les sols les plus précieux, sont et seront en quasi-totalité décontaminés. Comme probablement les autres sols abondamment souillés par de multiples toxiques chimiques !

Mais à parler encore de cette « honteuse découverte », votre édito aurait pu saisir l’occasion de faire état d’étonnants décalages entre la réalité et la perception que l’on en donne au public. Par exemple, à propos de l’utilisation de l’électronucléaire qui justement a permis de sauver 1,84 million de vies, de 1971 à 2009… (Confer Pushker Kharecha, chercheur à la Nasa). Par ailleurs, elle est, et de loin, la plus respectueuse des sources d’énergie vis-à-vis du réchauffement planétaire. Quelques recherches bibliographiques de la presse spécialisée vous l’argumenteraient.

Et quant à citer encore des contre-vérités à propos de ce « terrible » nucléaire, sous la plume d’un historien sollicité pour écrire le chapitre « Le Nucléaire pointe son épée de Damoclès » (!), et dont le chapeau conclut : « … énergie incroyable. Capable de détruire l’humanité tout entière ou de produire de l’électricité », la couleur est annoncée. Et on ne s’étonnera pas des termes de « une technologie à haut risque », bien sûr pas moins que l’industrie pétrolière, de son extraction à ses dérivés ; mais parler de « déchets impossibles à traiter » est encore stupide et une fois encore totalement faux. Si tous les déchets toxiques (de période infinie) bénéficiaient des mêmes précautions que ceux issus de l’industrie nucléaire, nos petits-enfants auraient infiniment moins de souci à se faire.

Bien sûr ce n’est pas vous qui avez commis tous ces articles mais par votre publication vous les cautionnez. Veuillez bien comprendre mon agacement lorsque l’on aurait pu aussi, à propos de cette « trop honteuse découverte », faire état des dizaines de millions de patients que la radiothérapie, sous toutes ses formes mais le plus souvent à partir du nucléaire, a pu sauver.

S’il vous plait, privilégiez la culture, l’expertise scientifique à la conviction, à la stupide « indépendance » des experts auto-proclamés !

S’il vous plait, ne cultivez pas « la démocratie des crédules », elle nous a conduit à « la dictature des imbéciles » !

S’il vous plait, expliquez plutôt à nos concitoyens que la science ne se décrète pas, ne participez pas par vos sondages à la « doxomédiocratie » !

Enfin, à votre interrogation sur une pause de l’innovation, soyez sûr que le progrès ne s’arrêtera pas. Le futur n’attend pas et « la pause », je dirais plutôt notre peur des technologies nouvelles, nous laissera sur le quai de la gare du train de l’avenir. (Confer l’article de Laurent Alexandre).

Voyez Messieurs, dans mes remarques, l’importance que j’attache à votre initiative et de façon beaucoup plus générale l’importance indéniable des médias dans la transmission des informations à caractère scientifique.

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