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Les "phobiques administratifs" : leurs difficultés.

par jlduret 13 Novembre 2015, 09:38 Phobies

Les "phobiques administratifs" : leurs difficultés.

Comment ma phobie administrative m'a fait perdre près de 2.000 euros par an ; vu ici.

Vivre sans attaches administratives ne manque pas de panache, mais coûte un paquet d’argent. La preuve avec la situation d’un Francilien allergique à toute procédure d’abonnement et incapable de renvoyer une feuille de soin à sa caisse primaire d’assurance maladie.

Avertissement: certains documents visuels en lien avec les démarches administratives peuvent gravement perturber les phobiques administratifs qui liront cet article.

Courant 2015, j’ai emménagé dans un appartement situé en banlieue parisienne. Quelques jours plus tard, je me rendais compte que j’avais oublié –ou plus exactement, soigneusement fait en sorte d’oublier– que je devais souscrire une assurance habitation.

Quelques minutes après avoir pris conscience de la gravité de cette négligence, qui aurait pu faire de moi un débiteur pour le restant de mes jours en cas de sinistre, je parvenais à souscrire une assurance en ligne chez un assureur, et l’attestation m’était envoyée par e-mail dans la minute.

Ce n’était finalement pas si difficile de l’obtenir.

Cet énième incident fut pour moi l’occasion de prendre conscience de la sévérité de l’angoisse face aux tâches administratives dont je souffre, et de ce qu’elle risquait de me coûter un jour.

Peut-être même que certains finissent en prison pour n’avoir pas rempli tel document à temps ou pour avoir trop fait traîner une déclaration d’impôt. «Dans certains cas extrêmes de procrastination, les [procrastinateurs] peuvent en arriver à ne pas payer leurs factures par exemple», expliquait dans Santé Magazine le psychologue clinicien Abdelkader Mokeddem.

Certains ont vu leur carrière s’arrêter net à cause de leur phobie administrative, comme l’ancien ministre Thomas Thévenoud, qui a fait sortir de l’anonymat ce trouble d’inadaptation à la vie moderne à ses dépens. L'anthropologue David Graeber a pour sa part récemment consacré un essai entier à la bureaucratisation de nos vies quotidiennes, ensemble de mesures de contrôle émanant des Etats comme des entreprises.

Il estime qu'un Américain moyen passera six mois de sa vie à attendre que le feu passe au vert –sans parler du temps qu'il consacrera à remplir des formulaires au stylo ou en ligne...

La plupart des dépenses engendrées par la flemme, la négligence, l’incompétence, le manque de temps, le refus de se confronter au réel et, oui, il faut bien l’admettre, la peur des bureaucraties, atteignent rarement le niveau d’une facture à régler après un incendie dans un appartement non assuré.

Mais tout de même, ces dérobades quotidiennes pèsent sur les budgets de milliers de gens qui, comme l’auteur de cet article, ont un sérieux problème avec les formulaires à remplir, les courriers à en-tête à envoyer, les virements permanents à mettre en place, les déclarations à compléter, les abonnements à renouveler, les contrats caducs à rompre, les autorisations de prélèvement obsolètes à bloquer les demandes de remboursements suite à un incident indépendant de la volonté de la SNCF et les innombrables occasions anxiogènes de contact avec les organismes de toute nature par voie postale, téléphonique ou, de plus en plus, électronique.

Quand Slate a démarré un dossier thématique consacré aux dépenses contraintes, j’en ai profité pour étudier ma propre situation et je me suis auto-missionné pour réaliser un audit approfondi de mes dépenses non pas contraintes, mais qui auraient pu être évitées ou réduites par un acte administratif simple comme remplir un formulaire, demander une carte d’abonnement ou résilier un contrat inutile. Voyons dans le détail ce que peut «coûter» une phobie administrative moyennement sévère.

1.Non abonnement au réseau de transports en commun

Effectuant quotidiennement au minimum un trajet aller-retour entre Paris et sa proche banlieue, j’aurais tout intérêt à acquérir un pass Navigo, abonnement qui permet d’utiliser les transports publics de manière illimitée.

C'est d'ailleurs ce que font les gens normaux. Solution d'autant plus avantageuse qu'après des années de discrimination envers les naveteurs banlieusards, qui payaient leur abonnement à la RATP d’autant plus cher que leur «zone» d’habitation était éloignée de Paris, le tarif est unifié depuis le 1er septembre 2015 dans toute la région Ile de France. Il coûte 770 euros par an.

Le ticket à l’unité, que la RATP nomme pompeusement ticket «T+» parce qu’il ouvre le droit à un voyage unique sur tous les modes de transports en commun gérés par la régie, coûte 1,80 euro. Les carnet de 10 permettent une légère réduction: ils coûtent 14,10 euros.

Il n’est pas rare que j’effectue plusieurs trajets par jour, ce qui peut représenter entre 4 et 8 ticket T+, dans la mesure où certains trajets nécessitent une rupture de charge, par exemple métro-bus, ou métro-tram, et l'utilisation de deux de ces maudits T+ à l’unité pour un seul trajet.

Coût de la phobie administrative: plus de 1.000 euros par an

Coût de transport par an sur la base d’un aller-retour par jour (au tarif réduit de 1,4 euro par ticket en prenant des carnets de 10): 1.029 euros. A cause des nombreuses et récurrentes ruptures de charge, un montant de 1.500 euros serait plus réaliste.
Coût théorique en ayant recours au Pass Navigo annuel: 770 euros
Réduction de 50% remboursée par l’employeur: 385 euros
Economie escomptée: 1.500 - 385 = 1115 euros par an.

Pourquoi ça coince?

Sur le formulaire en ligne ci-dessous, on attend du futur abonné au Pass Navigo qu'il joigne une photo qui réponde à de multiples critères. Dès la deuxième étape de l'inscription, les complications s'accumulent:

«Voici quelques recommandations pour le choix de votre photo :

- Photo en couleur exclusivement
- Les formats acceptés : jpeg ou gif
- La taille minimum de la photo : 35 x 41 mm
- La taille maximum du fichier : 300 Ko
- L'aspect de la photo : de face, tête nue, sur fond clair, type photo d'identité.

ATTENTION : Les photos non conformes entraînent le rejet du dossier.

Votre dossier sera rejeté si la photo :

- est sur ou sous exposée
- est floue ou d'une qualité insuffisante (ex : téléphones portables)
- contient un fond sombre
- vous présente éloigné(e) ou de profil
- contient des oeillets
- comporte plusieurs personnes
- est en noir et blanc»

Plusieurs normes de format, de taille de l'image, d'exposition et de présentation du modèle sont édictées. La RATP n'hésite pas à employer un vocabulaire intimidant pour le phobique, elle menace clairement quiconque fournirait une photo non conforme, en déclarant par exemple: «ATTENTION : Les photos non conformes entraînent le rejet du dossier.» Une tonalité que le phobique administratif prend comme une véritable déclaration de guerre: manifestement, on cherche à lui mettre des bâtons dans les roues.

2.Non abonnement à la SNCF

Le célibataire de 28 à 57 ans sans enfant est l'angle mort des programmes fidélité de la SNCF. Pour lui, on a pensé malgré tout à la Carte Week-end, dont la SNCF affirme qu’elle s’amortit en général à partir de 4 aller-retour.

Je me suis basé sur l’ensemble de mes trajets en TGV sur l’année 2015, soit 5 aller-retour pour la somme totale, et faramineuse, de 853 euros.

Coût de la phobie administrative: plus de 200 euros par an

Coût total des trajets week-end effectués sur l’année 2015: 853 euros
Réduction a minima de 25% sur tous les billets avec la carte Week-end: 25%
Coût théorique de l’année en ayant recours à la carte Week End: 640 euros
Economie escomptée: 25% de 853 = 213 euros

Pourquoi ça coince?

Ici, le phobique préfèrera abandonner avant même d'avoir entamé le processus d'inscription: on lui demande d'«acheter» à l'avance avant de bénéficier d'une réduction, compensation qu'il juge lointaine et incertaine.

3.Non renvoi de feuilles de soin à la caisse d'assurance maladie

Venons-en à présent à ce qui est pour les phobiques administratifs le Boss de fin de niveau de tout jeu bureaucratique: la sécurité sociale, sans doute l’administration qui traumatise le plus de phobiques, ce qui quand on y pense est pour le moins ironique venant d’un organisme censé rembourser aux individus leurs frais provoqués par leurs problèmes de santé (mentale, en l'occurrence). Mon parcours de «soin», classique, ressemble à celui de tant d'autres mis de côté de la plus belle invention française au service de la cohésion sociale: perte de la carte vitale, oubli du nom, de l'adresse et de la spécialité du «médecin traitant», incapacité à renvoyer les feuilles de soin orange à la «caisse primaire d'assurance maladie», etc. Un engrenage infernal dont il est difficile de sortir.

Coût de la phobie administrative: plus de 100 euros par an

Consultations médicales: 3 fois par an. Mettons 60 euros au total.
Médicaments et frais divers de santé pour un individu en bonne santé âgé de 35 ans: environ 50 euros.
Total: 110 euros
Economie escomptée: si on part du principe d'un remboursement intégral (consultations et médicaments uniquement prescrits par ordonnance médicale), l’économie est de 100%= 110 euros.

Pourquoi ça coince?

Pour ça: sur le site de la Sécu, Ameli.fr, il est attendu de l'assuré qu'il accède à son «compte» s'il souhaite reprendre un jour en mains l'historique de ses relations avec le corps médical. Comme pour tous les sites de ce genre, j'ai bien évidemment égaré mon mot de passe. Pour le réinitialiser, le site vous propose de vous envoyer votre code personnel... par courrier, à une adresse où vous n'habitez plus depuis des lustres. La boucle administrative infernale peut alors s'enclencher: chaque nouvelle action maladroite produira un nouvel obstacle et éloignera un peu plus de la solution, de sorte que le phobique finit par préférer une attitude attentiste de crainte que la situation n'empire à chaque étape. Il fait sécession.

L'assuré dispose néanmoins d'un délai de deux ans pour envoyer ses feuilles de soin et être remboursé: on y croit fort.

4.Non résiliation de contrat de complémentaire santé

Ironie suprême de ma situation, mes frais de santé ne me sont pas remboursés alors même que je dispose, fait rare, de deux mutuelles complémentaires santé. Comment est-ce possible? Très simple: j’ai souscrit à un premier contrat lorsque j’étais indépendant et, une fois salarié et couvert par la mutuelle de l’entreprise, j’ai «oublié» pendant trois ans de résilier le précédent contrat.

Coût de la phobie administrative: plus de 360 euros par an

Coût mensuel: 30 euros. Economie annuelle: 360 euros.

Pourquoi ça coince?

L'assureur concerné –mais gageons que chaque compagnie d'assurance a mis en place les mêmes barrières– dispose d'une ligne téléphonique constamment occupée. Au bout de vingt minutes d'attente, une conseillère répond, assurant qu'elle ne peut rien faire –ai-je précisé que j'avais égaré courriers, compte Internet et mot de passe?– mais qu'un conseiller me rappellera dans un délai de 72 heures. A l'heure où j'achève l'écriture de cet article, 40 heures se sont déjà écoulées...

Je ne suis pas seul

Si vous n'êtes pas un phobique administratif, que vous pensez que vous lisez ici l'histoire d'un fou, détrompez-vous.

Depuis 2015, la loi Hamon permet de faciliter les résiliations de contrat d'assurance habitation ou automobile auprès des assureurs. Si ces dispositions ne concernent pas directement les assurances santé, une enquête d'Odoxa pour LesFurets.com (partenaire de notre dossier sur les dépenses contraintes) et publiée en novembre, montre que seuls 9% des Français ont utilisé cette loi pour rediscuter de leurs contrats avec leurs assureurs, alors que 78% d'entre eux savent qu'il est désormais possible de résilier plus facilement. Une majorité reste donc convaincue que la résiliation d'un contrat s'apparente à un parcours du combattant. La preuve qu'en matière de phobie administrative, comme dans toutes les phobies, avoir conscience que la «peur» n'est pas rationnelle ne la fait pas disparaître pour autant.

CAF K.

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